Philippe Di Meo, traduzione francese di Guerra

Franco Buffoni, Guerra
Ce recueil aux accents céliniens me paraît d'une rare qualité. Le titre annonce une allégorie constituée d'une mosaïques de poèmes bouleversants et cruels. Le thème de la guerre se trouve restitué par un point de vue d'entomologiste dans un style tout en torsions et autres raccourcis stridents déployant avec légèreté une riche information historique où style et contenu se trouvent en complète adéquation. Guerra mime le chaos désordonné et meurtrier qui met bas notre "réel historique".

Philippe Di Meo

Grandes hécatombes d’humains, contagions,
Vols, incendies. Puis - châtiment divin - une inondation.

Tenir dans la montée, sous les coups et encore
Trouver des vivres, une chambre, un lit,
Même à bas prix
Dans un pays en guerre et déjà dans le soir
Et des hommes disposés à payer.
Des hommes non des soldats
Pour lesquels il fallait
Barbouiller la verrière de peinture,
Tant ils accouraient impulsivement.
Des hommes posés.

*

De nuits passées à monter
La garde à la pierre angulaire
De la caserne et sur eux-mêmes.
Qu’il s’agisse d’énergie, vitale, de sexe et de guerre,
De réservistes, techniciens, scientifiques
Et de soldats pour une sculpture
Monumentale :
Une liste de noms sur une stèle
Dans l’entrée du bâtiment,
Atelier de couture militaire comme un règne
De spectacle de variétés, un dessous de scène épié,
Et pour eux à la gare,
Un peintre de genre
Occupé à esquisser des cartes postales ornées de cœurs.

*

Même si leurs languettes droites, les douches
Vont déjà s’écaillant,
La vapeur n’a pas encore rongé leurs contours

La mousse et la terre l’emportent encore
(ceux du Troisième ont des corps légers,
En sautant des murs,
Il se plaquent tels des chats).
Sous peu tout sera cuisson, bain moussant,
Maintenant encore, vérité de tibias écorchés
Imparfaitement sûrs de leur point d’appui.

*

La main gercée savait où passer,
Elle savait par où commencer…
Une poitrine encombrée de coups de pistolet,
Dans le foutoir de la chambrée
Lorsqu’on donnait le film pathé,
Pour des gens de sac et de corde,
C’était la cible pour vaincre le soir,
Ôte tes cothurnes, noue des clochettes
D’argent à tes chevilles,
Oins-toi de danse,
Tel un chat retend ta jambe
Tandis que ta langue glisse sur le rose
De plus en plus grand.

*

Autour du sous-marin, des œufs
Verts et des confettis là déposés,
Sa tête noire émerge et un autre
Plongeur sort de l’eau à ses côtés

Des trirèmes égales
Pour rassurer
L’exorde des vagues,
Des tasses, des verres, des brocs de marins antiques,
Et même le paquebot-poste
N’y tiennent plus,
Et presque pas la mer
Soulevant des filaments d’écume
Et d’amples mouvements d’offrande,
Un pinacle émerge tout d’abord
Depuis le centre du mar piccolo.
Tarentium,
Le sous-marin,
L’espace où l’on cuisine
Mesure deux mètres sur deux et compte quatre flammes
Et près de l’évier servant au rinçage
Six couchettes. L’une sur l’autre
Un et cinquante en tout.
Les ferrailles noires ne récitent pas de prière
Mais l’horizontalité des désirs
Qui entravent toute tentative de pensée
À cause d’un ricochet immédiat
Depuis le missile pointé vers la proue
À soixante centimètres des pieds.

*

Il venait, et comme la mer splendide,
Il secouait l’heure la plus lente du soleil,
Ses chairs blanches de militaire,
Sous le coup de sifflet de la rentrée,
Dans l’obscurité chaude de la salle des machines,
L’odeur de cigarette et de mortier
Montant du maillot de corps tombant sur le slip,
Ris, visage, paradis,
Mais aucune envie de plaisanter.
En tresse, mes mains croisées,
Pour lui faire la courte échelle,
Les cigarettes, le calot
Le petit placard là-haut,
Maintenant qu’il prend aussi une pile,
Il ne trouve pas son briquet.

*

La tête du soleil-plaque était proche,
Elle réchauffait seulement le côté gauche
Et mangeait de la brume blanche.
En blouse, même les mâles rouges
Déposaient leurs œufs là-haut,
Avec leurs lèvres grises tendues, l’enfer.
Il ressemblait à la ligne précise
Du soir. En cercle,
Il s’étendait sur toute la rizière,
Sur le chevaux, sur le prés et depuis le sentier,
Il revenait aux maisons à bandes rouges
De la Douane, des signaux et des retards,
Il s’arrêtait.
Dans la croulante
Structure octogonale,
Depuis la mairie campagnarde, on organisait les déportations,
En calculant les expropriations,
Un grillage pour diviser les espaces vers l’orient,
Cette mince bande de noir,
Du pain laissé tombé
Par une main dépassant du train.

*

Sous la statue du constructeur de bateaux de guerre,
Le plus grand canoë a un moteur diesel,
Il traverse même le canal,
Le pont bas portant les marques des camions
Qui essayèrent de passer,
Il transporte jusqu’à cent fantassins d’un rite byzantin slave.
Le culte s’était répandu
Dans les provinces ecclésiastiques d’au-delà de la Save,
Avec la madone nichée au centre du retable,
La nappe mise à sécher
Et sur une bordure rouge, à l’ombre,
La marque allemande d’une radio.
« S’agit-il d’huîtres, mon commandant ? »,
Demanda le jeune lieutenant
Voyant le panier,
« Vingt kilos d’yeux serbes,
Un cadeau de mes hommes »,
Répondit le colonel en souriant.
Il les gardait dans son bureau,
Près ce sa table.
Arrachés par les Croates aux prisonniers.

*

Nuque de vieil évêque,
Agenouillé à la bâcle,
Ferré comme un cheval
Avant d’être saigné.
A coups de pierres, à coups de frondes,
C’étaient des Kurdes contre des Arméniens en fuite
Qui procédaient aux spoliations
Après les massacres des Turcs.

*

Les murs gris d’ombre du château
Vers les balcons du premier étage
Avec de fausses tuiles romaines reposant sur des gouttières.

La guerre, la mort, la faim, la victoire
En forme de têtes féminines assurées par des coulées de plomb,
Descendant des touffes d’acanthe.

Stylisation d’ailées à plumes
En scansion de perspectives,
Surmontant l’entrée et la croix gammée
Fichée sur la verrière.

Ongles et aboiements en torsions alternées,
Eaux de la Loire vivante dans les fossés.

*

Depuis la tour, monter sur le belvédère,
Sur les trois ordres de loggias,
Le regard pénétrait quatre salles
Reliées par un tapis,
Rouge comme la langue,
Des chiens assis auprès de la cheminée.
Depuis la couleur de ses cheveux,
Au pavement de bois,
Il faisait tourner le cognac dans sa main
Et les choristes redevenaient des martyrs
Transpercés, sans fresques dans leur dos.

*

Un seul corps vert, onze scouts
Rescapés du coup de filet de Lyon,
Courant sur le sentier,
Jouaient aux boules avec des cailloux
Deux pierres rondes de serpentine
Jusqu’à la grotte située sous la ferme.
L’ululement du chien enchaîné
Au tas de bois,
L’eau couleur d’herbe,
Vitreuse, droite dans le filet à papillon
Du plus petit, une ablette l’abandonne.


II

Ils sortaient de la cavité des chars sombres,
Contre le vert,
Les soldats noirs sur la falaise.
Trois maisons blanches et jaunes
Aux reflets pointus et une fillette
Derrière les vitres
Les accueillaient.


III

Après avoir passé un jour dans la grotte,
Cette nuit ils couperaient à travers champs,
Vers le Jura avec la frontière au bout.
Crochetés au contraire à l’aube par les fauves,
Telles des ablettes.


p.88

Elles creusaient la lumière dans le sable, les petites mains ;
Le soir, Norandino et Lucina léchaient
Le mur s’ils le pouvaient,
Surpris par l’orque,
Par le dentiste de la peur,
Main droite sur la poitrine, paume sur le cœur,
Croisant de profil son menton pointu,
Un triangle cireux, joues et front,
Deux petits bols vides, les yeux clos.
Et dessous, des filtres allumés pour le soir,
Un système de cicatrices les mares,
Des espaces noirs encroûtés et clairs,
La marque au feu sur le petit bras,
Les dents l’une après l’autre.

*

Ne voulant traîner sa douleur,
Énervée, la fillette
Arc-boutait ses genoux au pont,
Ses mains à l’anneau de fer,
Broderie forgée de style art déco.
Essen, le parc au-delà de ses canaux,
Italien, le train venant de Fossoli
Passait lentement à l’horizon.
Dans la tête de ligne, pénétrant et long.
Avec ses plaintes amoncelées tandis
Que la fillette courait sur le balcon de la villa
Et que sa petite robe séparait ses jambettes
De son cou nu.

Aigus comme des lamentations pour soprano et contralto,
Flûte, clarinette et vibraphone,
Depuis la Essen Konzerthaus, entre-temps,
Montaient en spirales les applaudissements
Et, déchirants, s’éteignaient,
Les Kindertotenlieder
De Malher.

*

Depuis que la mort va elle vient du corps,
Même trois fois par nuit.

Le chêne à l’entrée du camp,
Déraciné dans vent par la foudre
Du dieu électrique du ciel,
Ici la récupération en six heures d’autres forces
Est la seule transcendance
Comme les poissons dans une mare
S’asphyxiant sous une couche de glace
Entre terre et ciel.

*

Te déshumanisant si tu pleures,
C’est moi qui te libère
De toute nécessité d’être vivant.
Et je rirai avec mon ami après le dîner
En ayant honte de lui s’il cédait.

Il le lança en l’air deux ou trois fois,
Comme un ballon,
Jusqu’à ce qu’il retombe éventré sur les fils.
Il avait un visage normal. Il riait.

*

Russie

Les sections des crânes des conscrits rapprochées,
Morts de glace, de gangrène,
Pieds verts, poux, doigts coupés,
Sont la pétrification d’un gâchage
Marmoréen, un jaspe cristallin.

Ou peut-être dois-je me référer au mythe
Des mots gelés
Proférés par les soldats en bataille
Et suspendus en l’air par le froid
Avant de fondre au printemps ?

*

Afrique du nord

I

Et, un palmier après l’autre,
Nous nous équipons pour les lointains,
Sur un navire obsédé par les îles,
À cause d’un port caché dans la lumière.

II

Savoir sentir la chaleur de tant de sable et l’aimer
Même si tout d’abord il est repoussant, il étouffe,
On le sent dans sa gorge, il brûle, une semaine plus tard,
On commence à ne plus pouvoir s’en passer,
On en saisit et on en redésire le contact
Sur sa peau durcie, lavée et relavée
Dans l’eau salée.

III

C’était le mois de mars qui même là
Éclosait entre tes pieds,
Tu sentais d’abord la mauvaise odeur
Tel un flot
Qui précédait le camion
Et lui emboîtait ensuite le pas.
Lors des incursions dans les tentes,
Les yeux en feu,
Ils emportaient des brebis,
Les liaient.

p. 123

C’était un tronc droit et dépouillé
Avec une branche qui dépassait,
Pas le moindre soldat de garde,
Pas le moindre soldat au fusil pointé
Dans la nuit tombée avec impartialité,
Pour embaumer les bois frontaliers.
Depuis le tapis des aiguilles de pin
Désormais resplendissant dans le soleil,
Une phalange, un doigt, la main.
« Puis ce fut seulement un cri,
Puis le silence. » C’est-ce qu’il me dit,
Trébuchant sur le tronc,
La rivière effroyable,
Qui pouvait sen aller,
Avec son secret,
Se fracasser
Contre la petite digue.

*

Dans la rivalité entre formations
À la recherche de nourriture et d’armes,
Une gestion du territoire
Faite d’actions démonstratives,
Ratissages, fosses communes,
Et après toute exécution d’espion,
Des ombres jetées
Sur un pavement carrelé
Enveloppées de couvertures,
Des sacs aux formes lasses.

*

La tête recroquevillée sur le tronc
D’un creux à l’autre,
Sur la fourrure blanche de la vallée
La casquette sur le rouge renversée
Pour retenir les intestins,
Des lambeaux de sac à dos sur les épaules
Tombant sur l’herbe.
Sur sa poitrine brillait une amulette rouge sang,
Le long de son côté droit soulevé
Par des jambes arquées.
Une autre grenade encore serrée dans sa main,
Telle une cannette,
Le dimanche sur une pelouse.

*

Un visage d’artiste de cirque,
Élimé par l’usage, un peu de guingois
Dans sa veste lustrée, historiée par de années
De soubresauts, de bras levés.

Ayant atteint l’âge auquel survient la guerre,
Lieutenant tankiste, orgueilleux expert mortiériste,
Démineur, le frémissement du risque sur la joue.

Dans le crachotement droit à contrevent,
À son rival du territoire,
Un pichet de métal décoré à la moresque,
De l’asphalte entre les genoux.

Après une amputation, le sommeil est précaire
Jusqu’au jour de la médaille agrafée sur la veste
Lustrée à la grande fenêtre.
Comme un vin fort, l’air après la tempête,
Une vague de netteté depuis le pavé.

*

Le premier jour de son non réveil,
Il semble presque qu’il ne veuille se détacher des feuilles,
Qu’il dise non,
Qu’il réfléchisse, redécouvre
La nature parmi les bombes.
Hier, il serrait le poing levé,
Le lançait contre les vitres de l’entrée,
Aujourd’hui il est tout étourdi, il voit seulement
Des ballons monter
Du mur vertical au-dessus des tombes,
Blancs et rouges comme des têtes coupées,
Retomber sur le pavé.
Mais ensuite les cyprès, lui susurrant
Les noms des vents, le filament de platine fondant
Entre ses dents, le tiendront tranquille.


Traduit de l’italien par Philippe Di Meo